## Le compromis
A l'origine du temps, les Démiurges créèrent le monde. Une fois celui-ci achevé, une discorde les divisa : ils n'étaient pas d'accord quant à ce qui allait peupler ce monde. Pendant qu'ils délibéraient, Azelreza refusa l'attente. Il prit la décision de créer son propre peuple sans consulter ses égaux. Offusqués et incapables d'annuler son initiative, les autres Démiurges se mirent d'accord pour lui infliger la sentence ultime. Azelreza fut exécuté.
Tanaara, la seule Démiurge opposée à cette décision qu'elle jugeait indigne, ne put l'accepter. Dans la déception et la révolte, elle entreprit à son tour de créer ses êtres. Un unique. Voué à surpasser les Démiurges eux-mêmes, capable de les affronter et de les renvoyer à leur propre folie. Mais son ambition était trop grande. Son projet l'épuisa, incapable d'insuffler à son serviteur la puissance qu'elle aurait voulu. L'être qu'elle avait commencé à façonner naquit inachevé. Il ne sera pas l'égal des Démiurges. Désespérée, Tanaara renonça.
Les autres démiurges finirent par trouver un compromis. Le monde sera peuplé d'êtres neutres, n'appartenant ni à l'un ni à l'autre.
Naquirent les peuples du Compromis.
## Le sang d'Azelreza et le peuple sans nom
A son extinction, Azelreza refusa de partir dans le silence. Empli de haine et de contradictions, il déversa son essence dans le monde comme râle d'agonie. Ce sang s'enracina dans la terre, infiltra les veines du monde et persista.
Les créations d'Azelreza, privés de leur providence, semblaient incomplets. L'essence de leur créateur devint pour elles leur ancrage. Elle stabilise ce qui fut conçu pour dépendre de lui.
Mais ce qui est compatible avec les siens, ne l'est pas avec les autres. Les peuples du Compromis, équilibrés par nature, ne peuvent accueillir cette essence sans rupture. Là où elle stabilise le peuple sans nom, elle déséquilibre ceux du compromis. Elle altère l'esprit, fissure la psyché, corrompt l'intégrité.
Les enfants d’Azelreza, orphelins de leur Démiurge qui n'eut même pas le temps de les nommer, errant dans un monde qui ne fut jamais réellement le leur. Ni totalement vivants, ni totalement altérés, soutenus par ce sang résiduel qui remplace un créateur absent.
## Les larmes de Tanaara et l'Être-Échec.
Tanaara abandonna son statut, et son rang. Elle quitta le panthéon et se retira parmi les mortels, refusant de demeurer aux côtés de ceux qu'elle considérait désormais comme indigne. Elle se reclut sur terre en tant que mortelle, refusant de rester parmi ceux qu'elle jugeait indignes.
Incarnée dans un corps de chair, elle est aujourd'hui introuvable. Elle est devenue malgré elle un symbole que beaucoup vénèrent. Des cultes prêchent sa noblesse. Des mythes racontent sa bonté. Certains voient dans les pluies d’étincelles dont elle est la cause, un don venu d’elle. Son nom traverse les âges comme celui d’une figure d’amour et de foi.
Mais nul ne connaît sa vérité.
Seul son premier serviteur la connait. Il sait pourquoi il a été créé. Il sait ce que les Démiurges ont fait. Il sait que cette sève est le vestige d'une divinité que Tanaara pleure en silence, sans relâche, depuis son départ du panthéon.
Elle refuse de punir le peuple sans nom. Ils sont à ses yeux les orphelins d'une injustice. Le chaos qu'ils sèment sur Terre n'est pas plus une volonté qu'une conséquence. Punir les enfants pour l'absence de leur parent assassiné serait prolonger la barbarie.
Son premier serviteur, que les Démiurges nommèrent par dérision "l'Être-Échec", a pour volonté celle de son éternelle maîtresse. Tanaara a abandonné son combat. Il a renoncé avec elle.
Aujourd'hui et par demande de sa créatrice, il veille passivement sur certains lieux. Sans jamais intervenir ouvertement. Sans jamais, malgré sa puissance, chercher à rétablir un ordre qui n’a jamais été parfait.
Son existence est un vestige d’un affrontement qui n’aura jamais lieu.
## Ordre et chaos
L'ère des Démiurges est terminée. Ils ne règnent plus. Ne parlent plus. Ne créent plus.
Le monde demeure avec leurs conséquences.
Il n'existe aucune autorité cosmique, aucun héritier légitime, aucun arbitre suprême. Les Démiurges sont tous à l'heure qu'il est, absents. Leur silence est définitif.
Le monde est instable, non parce que les peuples sont incapables d’ordre, mais parce que le monde lui-même fut façonné dans la fracture.
*Un monde abandonné par ses créateurs est-il condamné au désordre, ou enfin libre de se définir lui-même ?*